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Perturbateurs endocriniens, m. plur.

Dico-Bio

Tous les êtres vivants, des plus simples aux plus complexes, sont obligatoirement confrontés à un environnement qui leur est propre. Ils entretiennent avec lui des inter-relations parfois multiples grâce auxquelles - ou à cause desquelles - ils ont développé des systèmes métaboliques d'exploitation ou de défense.

La régulation d'un être vivant - et en particulier celle des plus complexes - repose sur un subtil équilibre qui fait intervenir des systèmes très élaborés avec des réactions en cascades où des molécules souvent très spécialisées - hormones, enzymes, etc. - opèrent un contrôle multiple et réciproque. Cet équilibre peut évoluer dans le temps: la croissance, la maturation sexuelle sont des exemples que nous connaissons bien. Ils sont en principe bien régulés et génétiquement programmés. Ils peuvent aussi connaître des modifications volontaires et souhaitées - la prise de médicaments en est un exemple - ou non souhaitées, mais consenties: une cuite, un excès alimentaire, etc.

Mais il existe aussi un nombre apparemment croissant de substances auxquelles les organismes vivants sont confrontés. Leur rôle est généralement sournois puisqu'on ignore leur existence et surtout leurs effets possibles. Cette réalité est renforcée par le fait qu'ils contribuent à un environnement auquel le vivant peut difficilement se soustraire comme l'eau pour un poisson ou l'air pour un humain. Ces substances peuvent être d'occurrence tout à fait naturelle; mais elles peuvent aussi être issues de l'activité humaine, quelle qu'elle soit: industrielle, agricole ou domestique au sens large. Beaucoup sont ignorées par les organismes vivants - à des degrés divers, toutefois, en fonction de leur complexité - qui ont développé des systèmes de défense ou qui n'ont pas de récepteurs adaptés à leur reconnaissance. En revanche, il s'en trouve qui, en raison de leur composition ou de leur structure moléculaire, peuvent interférer de façon spécifique avec l'un ou l'autre processus vivant. On les désigne par le terme générique d'exobiotiques.

Parmi eux se trouve une gamme de produits d'origines et de natures très différentes qui ont la particularité de mimer l'action spécifique des hormones. Puisqu'ils peuvent en modifier la fonction de manière inattendue, on les appelle les perturbateurs - ou dérégulateurs - endocriniens (PE).

De quels troubles s'agit-il ?

Pour la simplicité, on peut ramener la problématique à l'humain; mais il est clair qu'elle a des répercussions chez tous les organismes qui ont une régulation endocrine. La presse rapporte du reste à termes réguliers des anomalies observées chez des poissons, des reptiles, des mammifères, confrontés bien malgré eux à ces PE.

Puisqu'il existe un risque de perturbation de la régulation hormonale, voyons où celle-ci intervient. Globalement, c'est à tous les niveaux: en matière de croissance, de reproduction, de développement, de mise à disposition des ressources énergétiques, bref, de tout ce qui concerne l'«environnement interne». Les «cibles» de ces perturbateurs inattendus sont donc multiples. Mais ce n'est pas encore tout puisque leur action peut aller en sens divers. Il peut en effet aller dans celui d'un mimétisme de l'hormone, d'une inhibition ou d'une modulation de sa synthèse et de son fonctionnement. C'est dire à quel point des agents perturbateurs peuvent imprimer, surtout «à bas bruit» et sur le long terme, des anomalies souvent subtiles du métabolisme dont il est difficile de percevoir la cause.

Nos cellules possèdent également, sur leur membrane, des «récepteurs orphelins»; ce sont des molécules qui n'ont a priori pas de rôle fonctionnel précis mais auxquelles des composés exogènes qui arrivent jusque-là peuvent venir se fixer. Cette juxtaposition opportuniste ou accidentelle peut ensuite donner lieu à une cascade de réactions qui peuvent interférer avec le bon fonctionnement des cellules concernées.

Tout ce qui précède apparaît sans aucun doute assez théorique. Pourtant, on va le voir, nous sommes littéralement cernés par ces perturbateurs qui se retrouvent dans l'eau que l'on boit, la nourriture que l'on consomme et l'air que l'on respire. Le plus souvent en très petite quantité évidemment, mais dans certains cas, de façon durable et cumulative. Et, dans tous les cas ou presque, il est difficile sinon impossible de s'y soustraire.

Quelques exemples

Un premier exemple «historique» est celui du DDE. De quoi s'agit-il ? Du premier produit de dégradation du DDT, un pesticide organochloré largement utilisé dans le monde, mais interdit en Europe depuis 1972. Ce DDT a deux avantages au moins qui lui ont valu son utilisation planétaire: il est efficace et bon marché. Il a en revanche quelques défauts dont on n'a pas pris conscience d'emblée mais qui prennent toute leur importance: il se fixe durablement aux graisses corporelles et, en ce qui concerne son métabolite DDE, il agit comme anti-androgène. Autrement dit, il réduit l'efficacité des hormones mâles. Pour ce qui est de la fixation durable, elle n'est pas anodine: comme tous les pesticides organochlorés (qui incluent donc des atomes de chlore), ils ont une demi-vie estimée à 50 ans et peuvent donc pratiquement subsister cent ans dans un organisme. Une affaire qui ne concerne que les centenaires ? Pas uniquement: du DDE peut être transmis aux nourrissons par le lait maternel (riche en graisses, comme on le sait) et passer de cette façon le cap des générations. On l'a dit, ce genre d'actions est à la fois sournois et subtil.

Et que peut-il arriver ? Tout dépend de l'âge de l'individu qui y est confronté. En première ligne, ce produit concerne préférentiellement les hommes ou les garçons, encore que l'équilibre entre les hormones mâles et femelles est étroit, lui aussi, quelques simples modifications moléculaires permettant de passer des unes aux autres.

Il existe toutefois un âge auquel on ne pense pas a priori parce qu'on l'imagine à l'écart de ce genre de problématique: celui qui correspond au développement embryonnaire. Or, c'est celui pour lequel les risques sont les plus grands: entre la 6e et la 20e semaine de développement, les organes sexuels - et en particulier les testicules - se mettent en place sous l'effet de gradients hormonaux et protéiques qui reposent sur des concentrations moléculaires particulièrement faibles.

On aura compris qu'une modification même faible de ces gradients par un perturbateur externe, peut induire des anomalies. Et c'est effectivement ce qu'on observe dans la réalité. Depuis une quarantaine d'années, on assiste en effet à une réduction de la qualité du sperme humain, un peu partout dans le monde; une réduction mise en évidence chez des adultes qui ont acquis cette dérégulation à un moment où leur future mère prenait à peine conscience - à 6 semaines - qu'elle était enceinte…

D'autres substances encore

L'exemple de ce pesticide est emblématique dans la mesure où nombre de substances à ranger dans ce groupe (herbicides, fongicides, insecticides) ont des fonctions perturbatrices hormonales reconnues. Pour utiles qu'elles puissent être, on conviendra qu'elles ont aussi des effets masqués dont il faut prendre conscience et qui devraient mener à une utilisation rationnelle et raisonnée. Certains professionnels de l'agriculture ou de l'horticulture ont une hypofertilité qui doit son origine à une exposition régulière ou prolongée à ces produits.

Les pesticides ne sont toutefois pas les seuls à perturber la régulation hormonale. C'est aussi le cas de composants majeurs des matières plastiques (les phtalates, par exemple), de produits de l'industrie (dioxines, PCB, effluents industriels divers) ou des composés à effet détergent. On peut y ajouter les effluents domestiques - qui contiennent des hormones naturelles ou de synthèse - ainsi que des substances d'origine tout à fait naturelle. À ce dernier titre, on peut par exemple citer les flavonoïdes présents dans le trèfle et qui ont déjà induit quelques modifications du tractus génital chez des moutons qui en consommaient un peu trop…

Les PE nés de l'industrie ont parfois des origines assez étranges. On a par exemple remarqué - ce cas a été très scientifiquement étudié - que des poissons femelles de l'espèce Gambusia holbrooki vivant en aval d'un effluent de papeterie, présentaient toutes les apparences du mâle, comportement compris. On a évidemment cherché à en connaître la cause. Comme on va le voir, elle est très indirecte. Le rejet de cette industrie qui transforme le bois contient très logiquement un produit d'origine végétale, le stigmastérol, équivalent de notre cholestérol. Or, il se trouve que dans la rivière où les eaux usées étaient déversées, se trouvaient des colonies de Mycobacterium smegmatis qui ont métabolisé le stigmastérol et ont rejeté massivement un produit de dégradation, l'androstène dione qui n'est autre qu'un androgène puissant… Rien n'est donc simple en matière environnementale où tout type d'interaction est évidemment possible.

La liste n'est pas close

Autres produits souvent évoqués dans le registre des PE: des composés des matières plastiques et, parmi eux, les phtalates. Il s'agit de produits simples, très proches par leur structure moléculaire des huiles végétales. Ils n'ont pas de toxicité intrinsèque et contribuent - très largement - à conférer aux matières plastiques leur souplesse. On en produit et utilise donc de très grandes quantités. Il s'en retrouve dans des plastiques d'usage alimentaire (flacons, ustensiles divers, feuillets à l'intérieur des boîtes à conserve) mais aussi dans des jouets, des vernis et peintures et dans une foule d'autres produits comme par exemple le vernis à ongles. Ils sont également utilisés comme lubrifiants, y compris dans un usage médical. Il a toutefois été démontré, à l'occasion d'expériences menées chez l'animal, que ces phtalates peuvent s'avérer mutagènes et toxiques pour la reproduction masculine. Pour ces raisons, la Commission européenne en a réduit l'utilisation dans l'industrie du jouet.

Parmi les autres PE d'utilisation quotidienne pour l'humain: certains composants de lessives ou de savons dont la composition est souvent complexe et, sans doute, bien d'autres produits pour lesquels aucune fonction perturbatrice n'a encore été mise en évidence mais qui risque d'apparaître à la faveur d'un examen circonstancié.

Leur effet perturbateur s'arrête-t-il là ? Pas toujours, malheureusement. Pour certains d'entre eux les dysfonctionnements induits, surtout s'ils se marquent dans la durée, peuvent mener à des altérations et désordres divers; de l'ostéoporose au cancer, d'ulcères à la modification de certains tissus, dont la peau fait partie.

On l'aura compris, c'est un peu la «chimie» qui est en cause. Mais elle nous environne, nous sert, fait définitivement partie d'une «qualité de vie» à laquelle nous souscrivons globalement, fût-ce involontairement. Il nous appartient évidemment de rester attentifs, à n'abuser de rien; bref, à être des consommateurs responsables. Cela ne supprimera pas tous les risques (il faut bien respirer et s'alimenter), mais au moins, cela contribuera à les réduire.

Questions / réponses

Mais c'est fou, ça, le danger est partout !
C'est sans doute un peu vrai, mais il faut le relativiser. Les concentrations sont généralement faibles, ces substances ne sont pas présentes partout à des concentrations perceptibles et nous ne sommes pas égaux non plus face à ces «agressions» environnementales. Ceci dit, il est question uniquement d'une classe de produits qui ont des activités «endocriniennes» - ou hormonales - communes; on peut y ajouter celles qui sont cancérigènes, mutagènes, etc. qui ne sont pas forcément les mêmes !

Mais c'est l'enfer !
Non, il ne faut tout de même pas exagérer ! La nature elle-même n'est pas exempte de dangers. Le soleil - ou plus exactement une exposition prolongée à ses rayons - peut mener au déclenchement du cancer de la peau (le redoutable mélanome) et le radon, généreusement restitué par le socle schisteux de l'Ardenne et de bien d'autres endroits du globe, est aussi un cancérigène en fonction de sa radioactivité !

Nous sommes donc exposés en permanence à des substances diverses qui ne sont pas forcément sans effet sur notre santé. Il faut le savoir, s'en prémunir autant qu'il est possible et faire avec. On n'a pas trop le choix; et il faut surtout éviter de sombrer dans la paranoïa ! Pour mé-moire, le risque de contracter un cancer est bien plus grand si on fume que si on est exposé à certains «polluants» cancérogènes ! Mais on s'écarte des perturbateurs endocriniens…

Rien de ce qu'on mange n'est sans danger ?
Je n'ai pas dit ça ! Il faut toutefois se rappeler que ce qui vient des productions «industrielles» a généralement subi des traitements pesticides divers et, de tous les fruits et légumes, le raisin est apparemment celui qui en a le plus accumulé. Il a notamment reçu de la vinclozoline - un fongicide - qui est un perturbateur endocrinien reconnu. Quel que soit le légume ou le fruit que vous consommez - sauf s'il vient de votre potager et que vous en avez intégralement assumé la production sans «produit» ajouté - vous devez le laver abondamment et, tant qu'à faire, le peler. Toujours. Les fruits et légumes attirent naturellement les insectes qui viennent y pondre leurs œufs et permettre à leurs larves de s'y développer. S'il n'y a aucune trace d'attaque, c'est que le traitement pesticide a été effectué et qu'il s'est montré efficace.

Et l'eau ? On dit que des poissons changent de sexe ?
Ce n'est pas faux, mais il faut également nuancer. D'abord, l'eau de surface n'est pas celle qu'on boit. En général en tout cas. Il faut donc faire la part des choses entre l'eau de surface, l'eau des nappes et celle que l'on consomme, qui est parfois la même que la précédente. L'eau de surface est effectivement celle dans laquelle on a vu des poissons, des batraciens changer de sexe ou, en tout cas, participer à des populations où un des deux sexes est apparu particulièrement majoritaire. J'en ai évoqué un exemple surprenant avec des effluents de papeteries. Ce qui est vrai pour de petits poissons n'est pas forcément à rapporter à l'homme comme certains le font parfois un peu vite. Une question de taille, d'abord, et d'équilibre hormonal, ensuite; des espèces notamment aquatiques sont naturellement hermaphrodites, c'est–à-dire qu'elles possèdent les deux sexes et peuvent passer de l'un à l'autre pour des raisons «sociales» au sein de leur population, ou suite à des variations thermiques, notamment. 10% des espèces vivant dans l'eau seraient dans ce cas.

Des perturbateurs endocriniens peuvent donc modifier l'équilibre des sexes au sein des populations comme cela a été observé chez le saumon Chinookn, au Nord canadien en particulier, et on a incriminé les hormones sexuelles humaines qui se retrouvent dans les eaux usées. Il existe sans doute bien d'autres cas de ce genre qui restent à découvrir. Tant que l'ensemble des populations d'une espèce n'est pas menacé, ce n'est pas fondamentalement dramatique; ce sont toutefois des signaux qu'il faut percevoir et qui servent d'alerte ou d'avertisseur pour nous mettre en garde contre des problèmes plus importants qui pourraient aussi concerner l'humain.

Ben oui, et l'humain, justement. On est menacés ?
J'ai déjà évoqué le cas des embryons mâles dès la 6e semaine de grossesse. Il faut prévenir les futures mamans qu'elles doivent autant que possible se mettre à l'abri de ces substances qui pourraient induire sur le long terme une réduction de la fertilité, voire des anomalies des voies génitales, comme on l'observe malheureusement de plus en plus à la naissance. Mais l'humain adulte est lui aussi à mettre en garde; nombre d'infertilités sont à mettre au passif de polluants professionnels parmi lesquels les pesticides en tous genres se taillent une part importante; des études l'ont montré, ainsi que l'expérience de centres de procréation assistée qui «récupèrent» ces cas d'infertilité dans leur pratique. On sait aussi - d'autres études l'ont mis en évidence - qu'un lien étroit existe entre certains de ces pesticides et la survenue de cancers, en particulier chez des enfants.

Pratiquement, il faut faire quoi, alors ?
Tout simplement être mesuré dans l'emploi de tous ces produits d'utilisation courante dont on ne maîtrise pas toujours les effets. Les protections recommandées (port de gants, de masque) ne sont pas du luxe. Et puis on peut changer ses habitudes. Croquer une pomme est un plaisir recommandé… mais il faut penser à l'éplucher auparavant, sauf si elle vient du verger dont on maîtrise la gestion sans pesticide, bien entendu. À titre de simple exercice, regardez aussi au dos du flacon de savon liquide que vous utilisez sans doute quotidiennement par facilité et parce qu'il sent bon le frais: pensez-vous maîtriser les effets de la vingtaine de constituants qui le composent ? Autant vous le dire: il y a des candidats perturbateurs endocriniens parmi eux !

La vigilance est donc de mise, au même titre que la mesure dans l'utilisation. Et quand vous lirez l'étiquette des produits que vous envisagez d'acheter, ne vous contentez plus dorénavant d'y consulter le seul prix !

Jean Michel DEBRY
j.m.debry@skynet.be


Mouvement pour le droit et le respect des générations futures (FR).

Plusieurs dossiers sur les pesticides dans l'alimentation.
http://www.mdrgf.org/index.html


Dropdata (EN)

Pour une utilisation raisonnée des pesticides
http://www.dropdata.org/

 Jean Michel DEBRY - N°252

Illustrations




Dernière mise à jour : 2009/07/16

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